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Penser au-delà de l’urgence, être partie prenante de son changement. L’action du Mouvement Social dans le développement au Liban

Publishing Date: 
October, 2016
Dossier: 
Humanitarian Knowledge Base
Author(s): Feyrouz SalamehIsabelle Mestre
Abstract: 
Le Mouvement Social (MS) est engagé depuis 1961 dans le développement sur l'ensemble du territoire libanais. Il a pour objectif de bâtir une société plus juste et plus humaine, de faciliter l'accès des plus pauvres à l'autonomie et la citoyenneté grâce à des projets de développement socio-économiques, ainsi que d'impliquer les jeunes du Liban dans le développement et l'amélioration de leur société. Le présent papier souhaite partager l’expérience, la démarche et l’engagement d’un acteur historique de la société civile libanaise dans un pays marqué par l’instabilité. Nous souhaitons nous interroger sur la dichotomie entre assistance humanitaire et projets de développement. L’adaptation des missions du MS aux bouleversements causés pendant et après la guerre au Liban et l’analyse des principes à la base de l’action du MS mettent en relief une démarche inclusive et participative, profondément développementaliste a contrario des représentations a-culturelles de l’urgence.
Keywords: Development, Civil Society, Crises Response, Humanitarian Development Continuum

To cite this paper: Feyrouz Salameh, Isabelle Mestre, "", Civil Society Knowledge Centre, Lebanon Support, 2016-10-01 00:00:00.
[ONLINE]: http://civilsociety-centre.org/content/penser-au-del%C3%A0-de-l%E2%80%99urgence-%C3%AAtre-partie-prenante-de-son-changement-l%E2%80%99action-du-mouvement

Full text: 
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Introduction :

D’une idée née à la fin des années 1950, le Mouvement Social[1] (MS) a eu pour mission dès sa création en 1961 d’agir auprès des plus marginalisés afin de lutter contre les inégalités socioéconomiques, tout en amenant cohésion et paix sociale sur ses territoires d’action. L’intention de son fondateur, le Père Grégoire Haddad, de mettre la société en mouvement, eut pour but de pousser la société à se développer et évoluer vers l’égalité et la participation de chacun afin d’encourager une citoyenneté active. Pour lui, et ceux qui l’entouraient, le défi était de travailler ensemble pour le Liban, c’est à dire entre religions, communautés, et régions[2]. Les enjeux du développement socio-économique sont apparus cruciaux à un moment où la situation économique globale du Liban connaissait son heure de gloire en dépit d’une paupérisation grandissante des populations les plus vulnérables.

Pionniers d’une éducation populaire et de l’entrepreneuriat social, les initiateurs du MS ont dû faire face au basculement du pays dans la guerre civile à partir de 1975. L’association s’est ajustée aux impératifs de la guerre en termes d’urgence et d’aide humanitaire mais sans perdre de vue les principes de son action et sa dimension développementaliste. La mission était donc double : se consacrer aux plus urgents et penser au lendemain. Ce continuum développement-humanitaire vise concomitamment à traiter les effets immédiats d’un conflit d’un côté et d’un autre côté les causes profondes des crises et leurs effets à long terme.

Après la guerre, un travail de redéfinition stratégique s’est opéré afin de revenir à la mission première du MS qui est le développement, tout en valorisant la maturité prise durant le conflit. L’association décide de recentrer son activité autour de la jeunesse, à travers la promotion du volontariat, de l’éducation non formelle et de la citoyenneté  pour une meilleure intégration socio-économique des enfants et des jeunes en difficulté.

Dans cet article, nous souhaitons présenter l’expérience du MS, afin de montrer dans quelle mesure une dialectique entre expérience et expertise peut servir l’adaptabilité des opérateurs de développement pour la conduite de projets participatifs et innovants en temps de crise.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur la constitution et les aspirations aux fondements de l’association. Cette première partie relative à l’histoire et l’évolution du MS servira à illustrer l’adaptation nécessaire de l’association aux enjeux de la guerre et de la réconciliation. En les articulant à l’expérience accumulée pendant les trente premières années d’existence du MS, nous souhaitons exposer les rapports entre principes d’action et apprentissage par expériences. Dans un deuxième temps, nous reviendrons sur l’approche programmatique du MS. Ainsi nous voulons ouvrir un espace d’interrogation autour de la dichotomie généralement opérée entre action humanitaire et développement en donnant l’exemple de l’effet d’adaptation du MS à travers son histoire dominée par une dialectique entre principes d’expertises et expériences.

I- Une démarche humaniste au-delà des confessionnalismes et des nationalismes

a. Fondation du MS, une personnalité visionnaire

A l’origine du MS se trouve un homme, le Père Grégoire Haddad, ancien archevêque grec-catholique de Beyrouth de 1968 à 1975. Forte personnalité dans le paysage de la société libanaise, il était reconnu pour son humilité et ses ambitions comme le traduisent les mots choisis dans l’homélie prononcée à ses funérailles :

« Le personnage était sobre, homme d’église, solitaire, la personne ne perdait jamais son humour, son accueil de l’autre, le renégat, l’incompris, le démuni. Le personnage était de ces prêtres qui avaient fait vœu de pauvreté sans faillir, la personne portait ses nombreuses vertus le cœur léger, sans vanité[3]. »

Inspiré par les pionniers du catholicisme humaniste tel le Père Louis-Joseph Lebret, il fonde le MS au début dès années 1960 et instaure rapidement à sa tête une direction collégiale composée de six personnes, trois femmes et trois hommes, tous de communautés religieuses différentes. Dans une période marquée par l’expérience d’une modernisation politique du Liban menée par le Président Fouad Chehab, le leitmotiv qui anima le Père Grégoire Hadad fut celui de mobiliser les jeunes du Liban à travers le volontariat au service des plus démunis. La volonté du fondateur du MS s’inscrit dans le projet chéhabiste de réforme de l’État par le renforcement des institutions publiques et de la consolidation du sentiment de citoyenneté et la promotion du développement[4].

L’enregistrement du MS comme association auprès du Ministère des Affaires Sociales confirme la volonté d’institutionnaliser cette initiative afin de la pérenniser et de la rendre le plus efficace possible :

« Il avait saisi que les bonnes œuvres n’étaient pas suffisantes pour construire une société plus juste et plus humaine, il fallait du développement socio-économique pour que la justice passe par la dignité et s’inscrive dans les lois[5]. »

Durant ce premier âge du MS, une certaine dualité se crée entre une structure institutionnalisée (association enregistrée dotée d’un secrétariat exécutif) et un fonctionnement basé sur des bénévoles fortement mobilisés mais volatiles. A cette époque, le MS ne dispose pas de salariés, ni même de centres. Les besoins en financement sont donc mineurs. La mobilisation des volontaires, chère à son fondateur, donne naissance à des initiatives et des projets dans les quatre coins du Liban. Leur éclosion, bien que spontanée, repose sur une étude des besoins de la population, a contrario des actions caritatives. Pour cela, le MS s’appuie sur un bureau d’étude: le Groupe d’Étude et de Recherche du Mouvement Social (GERMS). Les études produites par ce centre étaient majoritairement commandées par le gouvernement libanais. Ainsi, elles servaient de base aux projets des volontaires et permettaient de les financer.

Cette aspiration pour le développement est à la base du MS mais également  au cœur de son action. Le MS sera reconnu d’utilité publique en 1963. La vision peu commune de la religion fondée sur le respect de l'autre, sur le droit à la différence, la préservation des spécificités de chacun, la sauvegarde de la dignité de l'individu et le développement de « tout homme et de tout l'Homme », du Père Grégoire Haddad, a permis d’insuffler une vision humaniste du développement au pays du cèdre.

D’après les travaux du politologue Karam Karam sur l’histoire du mouvement civil au Liban, le MS s’inscrit dès les années 1960-1970 dans un travail de coopération avec l’Office de Développement Social (ODS)[6]. Cette coopération prend plusieurs formes : des projets conjoints (portant essentiellement sur la santé) ; la création de comités de coordination pour les actions menées pour les enfants et les jeunes marginalisés ; ainsi que l’encouragement de l’émergence d’initiatives d’éducation populaire et d’alphabétisation.

La fin des années 1960 représente une période charnière pour le Mouvement Social encore naissant. D’une part son fondateur, nommé archevêque, est pris dans ses fonctions, d’autre part la tendance émancipatrice provoque de grands débats internes. La limite du modèle volontariste de l’association, reposant sur les initiatives informelles, se fait ressentir et pose d’importantes questions sur les orientations à suivre pour le MS.

b. La guerre au Liban, la solidarité civile en réponse au conflit armé,

« Puis la guerre arriva, il s’attela à travers les barricades, à construire des ponts entre toutes les personnes qui travaillaient pout l’être humain[7]. »

Cette maturation progressive du MS va se confronter à l’histoire du Liban avec l’éclatement de la guerre civile libanaise. Les années de guerre ont été un tournant dans l’évolution de l’action du MS, devant désormais osciller entre réponses aux besoins immédiats et perspectives de développement. La discontinuité territoriale due à la guerre a mené à une autonomisation des groupes de volontaires les plus mobilisés et de ce fait, à partir de 1978, à la création de centres du MS implantés prioritairement dans des espaces confessionellement mixtes. Cette évolution a une conséquence sur les besoins financiers de l’association, et c’est à cette époque notamment que les premiers financements extérieurs parviennent au MS.

Majoritairement, les projets déployés par le MS relèvent du domaine socio-économique, et de l’aide à la scolarisation. A travers ces dispositifs, l’objectif est de lutter contre le repli communautaire et d’œuvrer à faire des liens entre les acteurs sociaux présents au Liban et les populations elles-mêmes. Dans un certain degré de conscience des impacts à long terme du conflit, les équipes du MS ont pris le parti de contester la violence en maintenant de forts réseaux de solidarité et en assurant des coordinations inter-associatives, lieu de convergence des actions humanitaires. Le cadre institutionnel du MS permit la concrétisation et pérennisation d’initiatives spontanées de la société civile, confrontée pendant ces années-là aux affrontements intercommunautaires. Face au chaos politique, ce sont des organisations tel le MS qui ont pris la responsabilité de maintenir et d’œuvrer à la cohésion sociale au-delà des communautarismes et des nationalismes.

Comme l’explique la politologue Julie Chapuis, une distinction est à opérer entre société civile et société communautaire : « la première reposant sur des liens civiques choisis librement, tandis que la seconde s’appuie sur des liens primaires (famille, clans, groupes confessionnels…) contraints » qui se traduisent en arabe par mujtama al-ahli désignant la société communautaire, et mujtama al-madani la société civile[8]. L’essor d’une société civile laïque repose sur la perspective pragmatique de répondre aux besoins des populations les plus en difficultés, accablées par  la guerre. La tâche délicate qui a incombé aux acteurs du MS pendant la période de la guerre civile fut de faire face à un enclavement communautaire et territorial contraire à sa démarche, et à des situations d’urgence, les poussant à étendre leur domaine d’action et à aller au-delà de la mission première du MS.

Enfin, le travail de coordination, dont le MS a pris l’initiative et la responsabilité, est issu d’une réflexion basée sur une vision globale des enjeux nationaux de moyens à longs termes comme l’explique Julie Chapuis : « devant les risques d’éparpillement de l’action associative et de repli communautaire que font peser la multiplication des structures et leur cantonnement géographique, une nouvelle forme d’articulation entre ces associations, basée sur la coordination, prend forme. Lancée au départ par le Mouvement social libanais, dans les années 1980, cette coordination se développe pour devenir le Collectif des ONG au Liban[9] ». Cette coordination regroupait alors des initiatives associatives aux structures et aux objectifs divers afin d’organiser l’aide humanitaire mais aussi de garder la perspective d’une réconciliation déjà à l’œuvre pendant la guerre.

c. Adapter l’action au contexte de sortie de conflit

Reconstruction, réconciliation et transformations sociales, les défis d’après-guerre sont nombreux.  C’est un nouveau pays qui se met en place avec les accords de Taëf, de manière très floue. Les acteurs du MS ont abordé la sortie du conflit en souhaitant remettre au centre sa mission première, qui est de répondre aux besoins des plus délaissés, fort des compétences acquises pendant ces années difficiles. Ce positionnement, en tant que corps intermédiaire entre la société et l’État, les inscrit dans une entreprise de réhabilitation du tissu social libanais largement meurtri. Un grand chantier est mis en place pour donner lieu à un renouveau stratégique en réaffirmant le développement social, le volontariat et la citoyenneté comme axes principaux du MS et en y intégrant des initiatives. Les projets de développement reprirent le dessus sur la réponse à l’urgence mettant la nouvelle génération au cœur des programmes du MS. Ils visent les manquements des institutions nationales (jeunes déscolarisés, populations carcérales, territoires marginalisés) tout en effectuant un travail de plaidoyer auprès de celles-ci et de l’opinion publique dans son ensemble. Ce travail de conscientisation s’illustre d'une part, par le travail juridique mené pour l’instauration du travail d’intérêt général par exemple et d'autre part, au niveau local, par la mise en place de comités municipaux de jeunes autour de la Convention des Droits de l’Enfant (CIDE). Cette évolution ne se pense pas comme un tournant mais dans la continuité des efforts antérieurs aux années de guerre. On s’adresse à des enjeux aussi sensibles que la promotion du dialogue intercommunautaire,à travers la mise en relation de jeunes des différents centres du MS dans le cadre d’activités participatives, ludiques et volontaristes.

Au niveau de la stratégie financière, la réflexion menée au sein du MS débouche sur deux orientations. D’une part, la politique du MS en termes de partenariat et de financement fut dès les années 1970 basée sur des coopérations de longs termes avec des organisations partageant les mêmes valeurs et principes. Au vu de l’évolution globale du domaine du développement ainsi que de l’aide humanitaire au Liban, ce choix est devenu un véritable atout pour le MS. Cette stratégie a permis la mise en place de partenariats historiques tant avec des ONG internationales et libanaises qu’à un niveau plus local avec les associations, les municipalités, les acteurs du secteur privé et autres organisations de la société civile. D’autre part, le MS intensifie son travail à l’échelle municipale, d’abord en menant une campagne de mobilisation autour des élections municipales, puis en mettant en place des partenariats avec les nouvelles municipalités qui se pérennisent jusqu’à lors.

La plasticité de l’action de développement menée par les acteurs du MS a permis de penser les enjeux de développement accentués par la crise en termes de continuité et de similarité,   et de tirer les enseignements du passé. La perception des besoins du terrain et du degré nécessaire d’adaptation (interculturel, suivi psychologique) ont ouvert la voie à l’élaboration d’approches innovantes. Enfin, les partenariats solides du MS lui confèrent une légitimité et une stabilité à la base de son principe d’action et de ses missions.

II. Principe éthique et mode opératoire : une dynamique de développement en mouvement

Dans un contexte de guerre larvée et d’instabilité, comme c’est le cas au Liban depuis les années 1990, les actions humanitaires et développementalistes apparaissent concomitantes voir complémentaires. Le parti pris par le MS est de chercher à insuffler des changements réels dans la société et de ne pas s’ajuster ni se restreindre à des temporalités courtes. Sortir du paradigme de crise semble plus opportun pour adopter une posture réflexive sur les pratiques et pour tirer les enseignements du passé.

a. Des principes issus de l’histoire du MS

Fruits de ses inspirations, de ses expériences et d’années de maturation, le MS applique des principes forts dans son action pour bâtir de nouvelles solidarités et pour encourager une citoyenneté active grâce à des projets de développement socio-économiques. Trois principes fondateurs ont été étayés par l’expérience du MS : le refus de la discrimination et la mise en avant d’une laïcité à la libanaise ; l’adoption de la non-violence comme force de changement ; et, la promotion de la citoyenneté active comme engagement apolitique.

À la base même du projet du Père Grégoire Haddad, l’idée de développer une approche non-discriminatoire et non-confessionnelle s’est révélée être une pierre angulaire des programmes de l’association. De par sa structure et son implémentation, le MS représente et est représenté à travers l’ensemble des classes sociales et des communautés notamment par la présence de l’association sur l’ensemble de son territoire à travers ses centres communautaires en plus de travailler directement avec des municipalités et des centres de développement sociaux. Les journées de solidarité annuelles ainsi que les échanges d’expérience fréquents entre groupes de jeunes, de travailleurs sociaux et de volontaires permettent une synergie génératrice de changement. A l’occasion de ces journées ainsi qu’en amont pour leur préparation, des jeunes, tant volontaires que bénéficiaires, des travailleurs sociaux et des bénévoles se rencontrent. Au-delà du caractère anodin de ces interactions, il est intéressant d’observer l’aspect inédit de ces rencontres en particulier pour les jeunes. Ces différentes expériences ont renforcé le MS dans sa conviction d’établir des projets participatifs ainsi que de cultiver la mixité de son audience. Au niveau éducatif, la mise en place de classes alternatives dès 1999 pour les enfants déscolarisés de quartiers profondément marginalisés du Liban (à Jnah, Kfarzabad, Tripoli et Bourj Hammoud) eu pour objectif d’assurer une éducation adaptée à des enfants vivant dans des situations de grande précarité, livrés à la rue ou obligés d’intégrer le marché du travail pour subvenir aux besoins de leur famille. Pour les mettre en situation de réussite, le MSL a utilisé l’approche sociolinguistique et la didactique du plurilinguisme permettant d’assurer l’éducation de base de l’enfant en s’adaptant à son environnement, ses difficultés et en valorisant sa langue. Alors que pendant les années de guerre le principe d’urgence avait donné lieu à une forte mobilisation autour de la protection, de la sécurité alimentaire et des soins, l’éducation avait été partiellement délaissée par les acteurs de la société civile libanaise, en particulier en fonction des groupes sociaux. Enrésulteau lendemain de la guerre, de très fortes inégalités. 

Dans cette même perspective, l’éducation à la non-violence portée par le MS provient d’un travail d’écoute auprès des jeunes et des acteurs de terrain pour identifier et percevoir les risques encourus et pris par les jeunes par émulation envers leurs aînés. Le travail de protection mené auprès des jeunes et des femmes en difficulté avec la loi vient illustrer cette promotion de la non-violence. Présent dans les prisons de Roumieh et Barbar El Khazen depuis 1993, le MS a obtenu l’ouverture d’un pavillon réservé aux mineurs dans la prison de Roumieh. A l’intérieur de celui-ci, le MS a pu établir un véritable programme de réhabilitation sociale et professionnelle basé sur les formations professionnelles et l’unité de production à l’intérieur même de la prison, permettant une meilleure réintégration socioéconomique et une baisse du risque de récidive. Il a également participé à la mise en œuvre d’un encadrement des mesures alternatives à l’emprisonnement depuis 2006 que sont le travail d’intérêt général (TIG) et la liberté surveillée, en se basant sur la « Loi 422 Protection des mineurs en conflit avec la loi et à risque »  et  en cherchant à l’influencer le législateur pour tendre à ce que le TIG ait un impact au niveau du développement communautaire.

Enfin, la promotion du volontariat et de la citoyenneté active est mise en pratique d’une manière très pragmatique en responsabilisant les jeunes et les acteurs, parties prenantes des projets du MS d’une part et d’autre part en facilitant les interactions avec les pouvoirs locaux. C’est le moteur premier du MS, inscrit dans ces statuts depuis 1961 et qui a évolué avec son temps et ses publics. Les jeunes participants au volontariat constituent une communauté d’expérience intéressante dans le sens où malgré les frontières sociales et communautaires qui opèrent dans la société au Liban, ils se retrouvent dans un melting-pot, source d’apprentissage et d’enrichissement humain, espace alternatif d’expérimentation du vivre ensemble. Les projets du MS émanent du terrain autant qu'ils le reflètent. L’approche participative et l’implication des parties prenantes des problématiques adressées se traduit par un projet global pour mettre en mouvement et faire avancer la société libanaise vers un changement au niveau des consciences, de la participation et du plaidoyer. Surtout, l’expérience du MS lui donne la capacité de créer des interactions entre des pans de la société libanaise qui tendent à s’ignorer (que cela soit sur des critères communautaires ou socio-économiques). En cela, la promotion de la participation à laquelle s’emploie le MS en fait un véhicule d’éducation civique à part entière ayant marqué plusieurs générations d’activistes au Liban.

b.Fondement d’une philosophie d’action

La capacité d’innovation et de stabilité du MS provient de l’articulation de ses principes avec unmodus operandi basé sur le développement local et sur une philosophie de l’action donnant la priorité aux besoins issus du terrain.

La visée développementaliste du MS l’engage dans des activités non caritatives et préventives. La méthodologie du MS repose sur une approche ascendante, dite bottom-up. Les programmes du MS suivent la stratégie suivante : établir une étude des besoins à travers la synthèse des diagnostiques de terrains émis par les travailleurs sociaux et les bénéficiaires ; entreprendre des démarches participatives tout au long de la mise en place des programmes ; et enfin, entreprendre une action de plaidoyer en pointant les contenus juridiques existants s’ils ne sont pas appliqués ou le cas contraire soumettre des recommandations vers le ministère concerné.

De surcroît, la coordination et le travail de groupe au niveau interne tant qu’au niveau local ainsi que la décentralisation sont deux autres aspects cruciaux du mode opératoire du MS. Selon le MS, la décentralisation responsable est fortement liée à la coordination pour faire émerger des initiatives innovantes au niveau local pour un changement global et national. L’ancrage territorial de l’association sert cette méthodologie d’action et permet la mobilisation des compétences endogènes dans ses domaines d’expertises. La mise en place de formations à l’interculturel au sein du MS et pour les parties prenantes, au sens large, a rendu possible un décodage, une lecture commune et ainsi une valorisation des différentes cultures pour une meilleure compréhension réciproque de l’autre et de son environnement. Cette approche compréhensive, mutuelle, et participative ainsi que le renforcement de services sociaux et publics, et un meilleur accès à de nouvelles opportunités économiques, a permis d’atténuer les tensions dans les communautés et de les impliquer dans un processus de développement durable. En cohérence avec sa volonté de produire du changement, le MS coopère avec les différents ministères (affaires sociales, justice, éducation et emploi via l’Office national de l’emploi) touchant aux mêmes objets que ces projets afin d’influencer les politiques publiques en place et à venir dans une optique de plaidoyer.

La sensibilisation aux droits de l’enfant et aux droits l’Homme est partie intégrante de la philosophie d’action du MS. De différentes manières, l’ensemble des publics ciblés est exposé aux enjeux touchant au respect et à la revendication de leurs droits. Les jeunes bénéficiaires des programmes d’éducation non formelle sont initiés à travers leur cursus aux droits de l’enfant et aux droits humains dans le cadre du soutien psychologique et de sessions collectives. Avec le projet « La citoyenneté c’est mon droit », la participation des jeunes dans les instances de gouvernance locale et dans la vie publique de 12 municipalités du Sud-Liban, de la Bekaa et du Mont-Liban a été renforcée par la création de conseils municipaux de jeunes et le montage de projets individuels et collectifs. En cela, le MS a contribué à la redynamisation du lien social et de l’engagement citoyen dans les régions marginalisées. Les enfants impliqués dans le projet sont devenus des porte-paroles engagés dans la vie publique locale et les municipalités ont été incitées à respecter leurs obligations en matière de respect des droits de l’enfant et à mettre en place des mesures favorables aux jeunes et aux enfants. De plus, le projet a permis de réunir des données sur les violations des droits de l’enfant dans chacune des municipalités concernées, à travers une méthode de recueil de données menée par les jeunes eux-mêmes. Favorisant une approche fondée sur les droits de l’Homme et le développement par la base, MSL permet ainsi aux jeunes d’être à la source du changement.

Enfin, au cœur de cette philosophie de l’action du MS réside une approche interculturelle. Dans ce cadre, le MS développe une double approche. D’une part, les équipes du MS suivent des formations interculturelles pour être en mesure de comprendre les publics auxquels elles s’adressent, leurs origines, leurs parcours, en travaillant sur la connaissance et l’acceptation de l’autre et de ses valeurs. L’approche interculturelle a permis de transformer les tensions entre des enfants et des jeunes en une synergie positive fondée sur la complémentarité. D’autre part, l’expérience a montré le besoin de former sur ce même modèle les parties prenantes à l’environnement des enfants. Grâce à son ancrage territorial, le MS a pu accéder aux enseignants des écoles publiques partenaires (de Tripoli, du Akkar, de la Bekaa et de Saida) pour leur dispenser des formations à l’interculturelle et ce d’autant plus depuis l’impact de la crise syrienne. Ces formations donnent des clefs de compréhension aux enseignants lorsqu’ils font face à des conflits ou des tensions d’ordre interculturel entre les élèves, verbales ou non-verbales. Les parents ont également bénéficié de ces formations interculturelles. L’objectif du MS est d’aboutir à ce que l’approche interculturelle soit utilisée par son équipe, par les enseignants, par les enfants et par les parents afin que tous soient en mesure de détecter et de désamorcer les conflits et de voir la complémentarité positive qui peut émerger de l’altérité.

La démarche interculturelle ainsi que la diffusion des droits de l’enfant et plus globalement des droits humains dans les activités du MS sont intrinsèquement liés à la position d’acteur de développement prise par l’association. En d’autres termes, la philosophie d’action du MS s’oppose à une conception de l’urgence a-culturelle et donne une priorité à une appréhension des problèmes sociaux comme des dynamiques pluricausales.

Conclusion

L’objectif de cet article est de partager une expérience, une démarche et un engagement.

Le MS opère depuis plus de cinquante cinq ans dans les zones marginalisées du Liban. Menées dès sa création par une dynamique non confessionnelle et non discriminatoire, les activités du MS ont évolué avec le contexte politique du pays. En mettant l’accent sur le potentiel de la jeunesse et des femmes en faveur du développement social, culturel, démocratique et citoyen de la société libanaise, il promeut une énergie de changement positif.

Le MS résume bien le double objectif qui animait le Père Grégoire : le développement humain, social et non-confessionnel, loin de toute confrontation armée, ainsi que la reconstruction de la citoyenneté et la solidarité parmi la société au travers de la jeune génération. Expériences et expérimentations ont mené le MS à développer une intervention programmatique basée sur l’application des principes et de mode opératoire. 

C’est cette philosophie d’action et la maturité des années d’exercice qui donne les moyens au MS d’aborder les impacts de la crise syrienne au Liban de manière innovante. Les capacités d’adaptation acquises par des années d’expérience dans un contexte d’instabilité ont appuyé la perception des enjeux liés à l’afflux des réfugiés. À partir de deux choix stratégiques, rester sur ses ancrages locaux et s’engager dans ses domaines d’expertise, les MS a appliqué les mêmes principes et la même méthodologie qui font le cœur de son action.

Dans le domaine de l’éducation alternative, les enfants et les jeunes syriens ont été intégrés dans les activités des centres leur assurant la transition vers une (ré)intégration dans les écoles publiques, notamment via le « Accelerated Learning Program » (ALP). Ce regain d’intérêt pour la problématique de la déscolarisation a été l’opportunité pour le MS d’attirer l’attention des acteurs concernés sur l’ancienneté du problème et sur la marginalisation engendrée par la loi libanaise n’autorisant pas le retour au système d’éducation formelle pour les enfants qui en sont sortis pendant plus de deux ans. Dans une démarche préventive, le MS travaille sans distinction avec les enfants et adolescents présents sur le sol libanais, en proposant des cours de soutien scolaire et de mise à niveau afin d’éviter leur décrochage scolaire.

La stratégie du MS est déployée en lien avec celles des ministères concernés : avec le plan d’action du ministère des affaires sociales (MOSA) et la stratégie Reaching All Children with Education (RACE) du ministère de l’éducation et de l’enseignement supérieur (MEHE), dans le but de faire évoluer les politiques publiques mises en place au Liban dans les secteurs de l’éducation et de la jeunesse.

La formation sur la médiation interculturelle déjà appliquée pour les équipes du MS a été renforcée afin d’être plus en mesure de saisir et de comprendre les singularités des parcours des enfants et des jeunes syriens. De plus, ces formations ont été adaptées et prodiguées aux enfants afin de faciliter les relations entre eux et à l’intérieur de groupes « nationaux » faussement homogènes. D’autre part, en concertation avec les formations interculturelles, le MSL a travaillé sur une approche fondée sur une version illustrée et adaptée de la charte des Droits de l’Enfant par l’UNICEF de 2010 en apprenant aux enfants à respecter leurs droits mutuels et à revendiquer leurs droits auprès des adultes. Un travail avec les parents et les municipalités rentre dans les efforts de création d’un environnement propice à l’épanouissement de l’enfant.

Les populations marginalisées et déplacées/réfugiées ne peuvent être uniquement approchées dans le registre de l’urgence humanitaire, empêche le développement de solutions durables et mène à l’assistanat plutôt qu’à l’autonomisation. La crise que vit la région du Moyen-Orient est loin de toucher à sa fin, cependant il est dorénavant possible de pointer la pertinence d’étendre des projets de développement aux populations syriennes présentes sur les territoires, en misant sur les compétences des équipes locales tout en adaptant et innovant leur modes opératoires afin d’agir en faveur d’un développement inclusif, facteur de sécurité et de cohésion.


[1] Site Internet du Mouvement Social, disponible sur http://mouvementsocial.org [consulté le 22 juin 2016].

[2] Le MS dispose de centres à Sin El Fil, Bourj Hamoud, Jnah, Badaro, El Ghobeyri, Tripoli, Halba, Saïda, Nabatieh, Zahlé, Kfar Zabad et dans les prisons de Roumieh et Barbar El Khazen.

[3] Homélie préparé par le Mouvement Social, à l’occasion de la cérémonie de funérailles du Père Grégoire Haddad, le 27 décembre 2015.

[4] Myriam Catusse, Jamil Mouawad, “Les "choix de Jbeil" : Notabilité locale, mobilisations nationales et réalignements,” in Myriam Catusse, Karam Karam, Olfa Lamloum,“Métamorphoses des figures du leadership au Liban. Champs et contrechamps des élections législatives de 2009,” Beyrouth, Presses de l'Ifpo, Lebanese Center for Policy Studies, 2011, p.39. 

[5] Ibid.

[6] Karam Karam, Le mouvement civil au Liban : revendication, protestations et mobilisations, Paris,Aix-en-Provence, Karthala/IREMAM, 2006.

[7] Homélie préparé par le Mouvement Social, à l’occasion de la cérémonie de funérailles du Père Grégoire Haddad, le 27 décembre 2015.

[8] Julie Chapuis, « L’affirmation d’une société libanaise par les guerres : étude de cas, » in Champs de Mars, Octobre 2012, en ligne: https://cerclechercheursmoyenorient.wordpress.com/2012/10/01/laffirmation-dune-societe-civile-libanaise-par-les-guerres-etude-de-cas/ [consulté le 15 Avril 2015].

[9] Ibid.